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 La peur partage entre l'avocat et son client

         
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: 21/02/2008

: La peur partage entre l'avocat et son client    06, 2008 2:13 pm

La peur

Par Fantmette




La peur, vous vous y attendez toujours. Elle arrive rarement par surprise. Elle prvient avant de frapper. Mais les coups nen sont pas moins brutaux, et la douleur quils laissent, lancinante.

Depuis que jai prt serment, je ne crois pas quil se soit jamais coul une semaine sans que je ne la ctoie, constante et silencieuse, une ombre parmi les ombres. En audience. En dtention. En rendez-vous.

Elle sinvite souvent ds le premier rendez-vous, le tout premier contact avec un nouveau client.

Vous lavez vu arriver, depuis la fentre de votre bureau.

Il est peut-tre jeune, ou plus g. Il a les mains profondment enfonces dans les poches, un blouson la mode, un peu crasseux. Ou un costume bon march, une mallette la main. Il la posera trs soigneusement sur votre bureau aprs avoir cart le pot crayons.

La peur la accompagn, mais elle ne se montre pas tout de suite. Elle apparat pour la premire fois, sans bruit mais dans une brve et soudaine lueur, lorsquil vous tendent leur convocation. Elle est plie en seize, dj grise et froisse par cette main tout lheure enfonce dans la poche. Ou encore dans son enveloppe, sortie de la mallette. Nette et blanche. Implacable.

Vous y jetez un bref coup dil, qui vous apprend ce que, souvent, vous savez dj. Convocation tribunal de grande instance chambre correctionnelle. Laudience est dans deux jours, trois semaines, ou deux mois. Les faits poursuivis sont viss, les articles du code pnal qui fondent les poursuites galement.

Vous relisez la convocation, laissez passer un ange, et puis deux.

- Peut-tre avez-vous eu la curiosit daller regarder les articles viss du code pnal ? Sur internet ? Non ?

Le code pnal est sur le ct, larticle souvent dj repr. Vous lui tendez le code, ouvert la bonne page. Deuxime coup de poing, la peur a frapp au ventre cette fois.

Et puis, sur une invitation de votre part, les explications viennent.

Cest un peu confus. Souvent trs long.

Silencieux, attentif, les yeux fixs sur votre interlocuteur, vous observez monter, descendre, monter nouveau, langoisse, la faon dune respiration.

Ils vous parlent des faits, ceux qui sont viss par larticle quils viennent de lire en silence, et quils redcouvrent sous un autre angle, sous langle du droit. Et cet angle l les trouble et les inquite. Ils viennent vous parler dune btise, et vous leur rpondez que lon ne convoque pas souvent les gens devant un tribunal correctionnel pour "une btise". Ils ont lentement acquiesc et la peur les a frapp, une troisime fois.

Cette fois-l, elle ne les quitte pas.

Ils repartent avec, la convocation replie, remise dans la poche ou dans son enveloppe, toujours aussi blanche. Elle laisse son ombre derrire elle, qui sattarde votre bureau, et rde quelques instants encore.

Vous ne la chassez pas.

On ne sait jamais.

Elle pourra resservir.

Plus tard, vous les retrouvez laudience. La salle est vide, il est un peu tt. Il ny a personne laccueil du tribunal, encore. Les justiciables tournent en rond, ils ont la dmarche inquite. Il sassoient. Ils attendent. Ils se relvent. Et ils attendent encore.

Lorsque vous tes arriv, celui-l, qui vous attendait, s'est approch rapidement de vous, soulag de voir que vous n'tiez pas en retard.

En ralit, le plus souvent, vous tes arriv avant lui. Mais vous avez votre propre itinraire au tribunal. Vous tes arriv tt, par prcaution, et vous tes pass par lOrdre, encore tranquille, mais pas dsert. Deux ou trois confrres sont l, qui vous saluent dun signe de tte, enfilent leur robe dun mouvement ample et prcis, patientent la machine caf, consultent leur dossier. Vous posez votre robe, qui pse sur votre avant-bras, roule en boule[1], et le dossier ct, sur la table. Un sourire pour les uns, un mot pour les autres.

Vous profitez de ce moment de calme, qui ne durera pas, car tout lheure, dans la salle daudience, la peur vous aura rejoint. La vtre. Celle de vos clients. Celle des prvenus. Celle des victimes.

Dans la salle d'audience, limmobilit qui prcde larrive de lhuissier, suit un mouvement lent et confus, dont la signification n'est pas immdiatement apparente aux regards extrieurs. Les avocats sagglutinent prs de lhuissier, qui sort les dossiers, les uns aprs les autres. Quelques jeunes avocats, le rabat immacul, un dossier serr dans les bras, hsitent un peu savancer, interrompre lhuissier qui salue les habitus du prtoire. Et puis, les justiciables s'avancent enfin, ou c'est l'huissier vient les trouver, dans la salle ou l'extrieur, pointant sur le rle[2] les prsents, ceux qui se dfendront seuls, ceux qui attendent leur avocat, ceux dont l'avocat est dj l.

Une lgre impression de dsordre se dgage de la scne. Le bavardage des avocats, l'air affable de l'huissier qui s'affaire, l'expression stoque et ennuye du policier en faction, tout cela cre une impression de banalit, qui allge un instant l'atmosphre d'attente inquite.

Cela ne dure pas, et le silence et la peur reprennent possession des lieux l'entre du tribunal, annonc par l'huissier ("Le Tribunal !") qui, d'un geste, nous fait tous lever.

L'audience a commenc.

Parfois, vous allez vous asseoir ct de votre client. Il est anxieux, fatigu. Il parle peu, ou au contraire, il parle trop. Il pose quelques questions dont il coute peine les rponses. Vous chuchotez parfois quelques mots d'encouragement, de rconfort. Pas toujours, cependant.

La peur qui l'accompagne sera peut-tre votre allie, tout l'heure. Lorsqu' une question prcise que posera le Prsident, elle brisera la voix de votre client. Lorsqu'aprs avoir cout la partie civile, elle lui fera bredouiller des paroles d'excuse - maladroites, mais sincres.

Mais ce n'est pas sr.

La peur qui l'accompagne sera peut-tre votre ennemie, tout l'heure. Lorsque, puis par son incessante lutte contre elle, le prvenu la transforme en une colre sourde, mal contenue, mal interprte. Ou lorsqu'au contraire, comme soudainement vaincu, le prvenu se ferme et n'oppose plus qu'une indiffrence muette, discrtement hostile, aux questions de plus en plus agaces du Prsident.

Au moment o vous prendrez la parole, de toute faon, vous en aurez le coeur net. Vous agirez en consquence. Vous devrez trouver les mots qui sont rests coincs dans la gorge du prvenu. Vous devrez dfaire ceux qui sont sortis mal -propos, tenter d'en corriger les effets. Expliquer ce que vous - oui : vous - vous avez compris de cet individu, depuis ce jour-l o il est venu vous voir la premire fois, sa convocation la main.

Aprs, reste l'ultime attente. Celle du dlibr. De la dcision. Coupable ou non ? Et si oui, quelle peine ?

Attendre, attendre, attendre. Le tribunal peut s'tre immdiatement retir pour dlibrer. Ou il aura pris une autre affaire, en prendra une seconde, une troisime, pour dlibrer sur plusieurs en mme temps.

Attendre, attendre, attendre. Parler avec le prvenu, votre client, qui n'a plus qu'une seule question poser, celle laquelle vous n'avez pas de rponse. "Alors ? Alors, Matre ? Qu'est-ce que vous en pensez ? Comment a s'est pass ?" Vous restez prudemment vasif. "Nous verrons. Il n'y a plus longtemps attendre."

Cette attente-l est puisante. Vous touffez soigneusement vos inquitudes, vos espoirs. Refaites mentalement la plaidoirie que vous avez faite, celle que vous auriez du faire, celle que vous auriez pu faire, et puis vous recommencez. Lorsque le tribunal revient et rappelle votre client la barre, vous vous levez galement, le dossier sur le bras, un stylo la main, et la peur au ventre.

Le verdict tombe, la peur avec elle, qui se brise et s'chappe pour ne laisser derrire elle qu'une vrit judiciaire, LA vrit judiciaire. Coupable ou non. Prison ferme ou non. La fatigue et le soulagement, l'puisement et la rage... La journe n'est pas termine. D'autres vous attendent ce soir, ou vous appelleront dans l'aprs-midi, inquiets, anxieux, une convocation la main. Vous partez les retrouver. Sans hte.
Notes

[1] Une robe d'avocat se transporte roule en boule, toujours, toujours, toujours. C'est comme a. C'est pour ainsi dire la premire leon que m'a donne Patron n1. Cela emporte obligation d'en acheter un modle infroissable naturellement.

[2] Le rle de l'audience est tout simplement la liste des affaires qui seront appeles l'audience du jour et dnommes d'aprs le nom du ou des prvenus. Cette liste est galement affiche l'extrieur de la salle.
    
 
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