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 Les nouveaux murs frontires

         
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: 19/01/2008

: Les nouveaux murs frontires    30, 2009 8:15 pm

Les nouveaux murs frontires


Wendy Brown est professeure l'universit de Berkeley. Elle a publi notamment Les habits neufs de la politique mondiale (d. Les prairies ordinaires, 2007). A lire Wendy Brown, Murs. Les murs de sparation et le dclin de la souverainet tatique, d. Les prairies ordinaires, sortie le 13 novembre 2009



Des murs ont surgi un peu partout. Ils prolifrent, entre le Mexique et les Etats-Unis, Isral et la Palestine, lInde et le Pakistan, autour des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla... Sans compter les grilles qui entourent rsidences et quartiers scuriss. Ces frontires visent notamment repousser pauvres et demandeurs dasile. La politologue amricaine Wendy Brown publie un essai sur le sujet. Bonnes feuilles.


Ce livre dfend la thse que les murs de la modernit tardive se distinguent par leur caractre post-westphalien. Envisags globalement, ils reprsentent une raction la dsorientation et la dissolution de la souverainet nationale sous leffet de la globalisation, et sont construits pour bloquer des flux de personnes, des produits de contrebande et des violences qui nmanent pas dentits souveraines. A cet gard, ils constituent litration dun imaginaire politique en train de disparatre dans linterrgne global qui caractrise lpoque actuelle, la fois postrieure la souverainet tatique et antrieure larticulation dun ordre global alternatif. Ces murs ont bien sr t prcds par dautres : les cltures existent depuis toujours. Et lon peut discerner dans les nouveaux murs des lments de continuit avec des murs plus anciens. Les murs ont toujours, travers lhistoire, spectacularis le pouvoir ; et toujours ils ont produit des effets performatifs et symboliques en excs sur leurs effets matriels. Ils ont produit certains imaginaires politiques, et ni certains autres. Par exemple, les murs et les forteresses du Moyen Âge parpills dans les campagnes de lEurope servaient autant intimider les populations des villes quils enserraient qu remplir leur fonction officielle de protection (1). Destins bloquer les dangers extrieurs, tous les murs dlimitant des entits politiques ont aussi faonn des identits collectives et individuelles sur le plan intrieur. Cest aussi vrai de la Grande Muraille de Chine que des gated communities du Sud-Ouest des Etats-Unis. Les tristement clbres projets de mur conus en Europe au cours du xxe sicle combinaient eux aussi ces fonctions et ces effets. Il ntait pas prvu de btir entirement la ligne Maginot qui devait dfendre la frontire est de la France dune invasion allemande ; il sagissait plutt de produire limage dune impntrable forteresse France la rhtorique du mur excdant donc largement les parties parses qui en avaient t construites (2). Le Mur de lAtlantique difi par le Troisime Reich en prvision dune invasion allie emmene par la Grande-Bretagne constituait lui aussi licne dune Europe contrle par les Nazis. Il y a galement le Mur de Berlin qui, bien quil en soit venu, rtrospectivement, signifier lemprisonnement dune population censment dsireuse de fuir la domination sovitique, fut conu lorigine comme un cordon de protection entourant une socit nouvelle et fragile, fonde sur le travail, la coopration et lgalitarisme, et non sur lindividualisme, la concurrence et la hirarchie. Les architectes de la nouvelle socit communiste croyaient que le laboratoire dexpriences sociales et psychologiques dont natrait cette socit devait tre isol dun dehors corrupteur et dcadent (3).

Mais comme le Mur de Berlin, les murs daujourdhui, et tout particulirement ceux qui sont rigs autour des dmocraties, produisent ncessairement des effets intrieurs : leur dehors devient leur dedans. Sils ont officiellement pour but de protger dventuels violations, abus ou agressions des socits prtendument fondes sur la libert, louverture, le droit et la lacit, ils sdifient sur une mise en suspens du droit, et produisent leur insu un thos et une subjectivit collectifs de type dfensif, repli sur soi, nationaliste et militaris. Ils encouragent lavnement dune socit toujours plus ferme et surveille, en lieu et place de la socit ouverte quils prtendent dfendre. Les nouveaux murs ne sont donc pas simplement inefficaces et impuissants ressusciter une souverainet nationale fragilise, ils engendrent aussi, dans une re post-nationale, de nouvelles formes de xnophobie et de repli sur soi. Ils favorisent la production de sujets protgs du monde extrieur, mais de sujets auxquels fait dfaut cette ampleur souveraine que la dmocratie emmure prtend protger.

Un historien allemand, Greg Eghigian a qualifi dhomo munitus cette crature emmure nation ou sujet , passive, paranoaque et prvisible (munitus est driv du verbe latin munire, qui signifie fortifier, scuriser, dfendre, protger ou abriter) (4). Eghigian examine la mythologie que lOccident sest cre autour de la subjectivit est-allemande lpoque du Mur de Berlin, ainsi que la production effective de cette subjectivit. Tout en contestant la norme occidentale (librale dmocratique) laune de laquelle cette subjectivit est mesure, il corrobore limage populaire de la personnalit emmure produite par le mur, image combien semblable la manire dont les Occidentaux daujourdhui imaginent les sujets thocratiques obissants et dsindividualiss quils apprhendent comme leurs ennemis, ou tout du moins, comme leur exact oppos (5). Eghigian nous montre comment les murs se retournent vers lintrieur et mettent bas les distinctions faciles souvent tablies par les actuels dfenseurs des murs, soucieux de bien sparer ces murs-l du Mur de Berlin entre les barrires qui protgent et celles qui proscrivent, ou entre les murs qui distinguent les socits libres des socits non libres.

Si les murs nont pas pour seul effet de protger les nations quils barricadent, mais sils en produisent galement le contenu, alors on peut sinterroger sur les besoins psychologiques et les dsirs qui alimentent leur construction, ainsi que sur leurs effets involontaires comment ils dfinissent les nationalismes, la subjectivit des citoyens, et les identits des entits politiques qui se trouvent dun ct comme de lautre. On peut ainsi se demander si les murs actuels ne fonctionnent pas comme des symboles dune contention collective et individuelle, comme des fortifications dentits dont la globalisation efface les frontires relles ou imaginaires. On peut encore se demander sils ne contiennent pas plus quils ne dfendent (si toute forme de dfense implique une contention, et inversement, si toute forme de contention implique une dfense) : quand ces murs cessent-ils dtre ceux, rassurants, dun foyer, pour prendre laspect du confinement dune prison ? Quand la forteresse devient-elle un pnitencier ?

Durant la Guerre froide, la gauche euro-atlantique posait inlassablement cette question, lpoque o les leaders politiques occidentaux clamaient quil tait ncessaire de construire des abris pour protger les populations civiles dune agression de lEst. Mme inutiliss, ces abris contribuaient propager une mentalit bunkerise dans le contexte dune monte de tension nuclaire, une mentalit que renforcrent, dans les annes 1950 et 1960, les politiques trangres et de dfense menes par les États-Unis. A laccumulation darmes nuclaires dans des silos bunkeriss faisait cho une accumulation de biens de premire ncessit dans des abris galement bunkeriss ; la dfense contre lapocalypse devint un vritable mode de vie politique et civil, qui occultait la responsabilit des États-Unis dans cette drive mortifre. Aujourdhui, des Israliens de gauche posent le mme genre de questions, au moment o non seulement le projet qui vise emmurer les habitants de la Cisjordanie et de Gaza rend de plus en plus lointaine une solution politique, mais intensifie la militarisation et la bunkerisation qui dfinissent la vie isralienne. Les murs construits autour dentits politiques ne peuvent bloquer des dangers extrieurs sans affecter les populations quils enceignent. Ils transforment un mode de vie protg en un repli sur soi psychique, social et politique. À cet gard, le Mur de Berlin, dont, vingt ans aprs, le monde entier continue de clbrer la chute, tait peut-tre plus un prototype grossier que loppos des murs du xxie sicle.

1. Hirst, Space and Power, op. cit., p. 171.

2. Roxanne Panchasi, Future Tense: The Culture of Anticipation in France between the World Wars ( paratre).

3. Greg Egighian, Homo Munitus , in Betts et Pence (dir.), Socialist Modern: East German Everyday Culture and Politics, Ann Arbor, University of Michigan Press, paratre.

4. Ibid.

5. Ibid. Pour une analyse de la figure occidentale de ce sujet, voir mon livre Regulating Aversion: Tolerance in the Age of Identity and Empire, Princeton, Princeton University Press, 2008, chap. 6.

Paru dans Regards n66, novembre 2009
    
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